Le Sommet de l'OCS ou la démonstration de la nouvelle puissance chinoise
- Gabriel Mbarga
- 3 sept.
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : 4 sept.
Par Simon P Alain Handy
Ancien Conseiller au Secrétariat Général de l'ONU
Auteur du livre "The ABC of the United Nations General Assembly; Navigating Global Challenges in a Fragmented World "

Six leçons majeures du Sommet 2025 de l’OCS à Tianjin
Introduction
Le 25ᵉ Sommet de l’Organisation de Coopération de Shanghai (OCS), tenu à Tianjin, a rassemblé un arc stratégique allant de la Chine à l’Iran et à l’Inde, incarnant désormais une masse démographique et une réserve de ressources sans équivalent. Ce rassemblement survient dans un contexte international marqué par l’effritement du consensus libéral, la rivalité croissante sino-américaine et la recherche active de solutions au-delà des institutions occidentalo-centrées. Par ses signaux, ses décisions et ses non-dits, ce sommet offre une fenêtre féconde sur l’évolution profonde des rapports internationaux.
1. Multipolarisme : du paradigme incantatoire à l’architecture agissante
La Déclaration de Tianjin ne fait pas que proclamer la fin du monopole occidental ; elle donne à voir l’opérationnalisation d’un monde véritablement polycentrique. L’alignement stratégique de deux permanents du Conseil de sécurité (Chine et Russie), la participation active de l’Inde et de l’Iran, ainsi que l’unité affichée face à la « politique de puissance », prouvent que l’OCS façonne une diplomatie de convergence capable de transcender les antagonismes classiques. Désormais, la multipolarité n’est plus un horizon théorique mais une dynamique concrète incarnée par des coalitions souples, des partenariats hétérogènes et la production de normes alternatives.
2. Économie : la rivalité géopolitique s’articule autour de leviers financiers
L’annonce par Pékin de subventions massives et de prêts généreux, doublée de la proposition d’une Banque de développement OCS, signale l’émergence d’une grammaire géoéconomique propre à ce bloc. Là où Washington privilégie le levier coercitif (sanctions, tarifs), l’OCS mise sur l’intégration régionale, l’innovation financière et des méga-projets d’infrastructure. Cette inflexion révèle une conception multidimensionnelle de la puissance, où l’économie n’est plus simple corollaire mai matrice de l’influence géopolitique.
3. Inde : la stratégie du funambule et la diversité des alignements
La venue de Modi à Tianjin, après sept années d’absence en Chine, illustre la centralité du dilemme indien : manier le double levier de l’appartenance à des forums concurrents tout en préservant son autonomie stratégique. Pour New Delhi, l’OCS est à la fois arène diplomatique et outil de gestion de ses relations conflictuelles avec Pékin et Moscou. Ce positionnement invalide l’idée d’un simple affrontement des blocs ; il impose une lecture en réseaux superposés, où la flexibilité et la projection des intérêts priment sur l’alignement rigide.
4. Sécurité et souveraineté : des principes martelés comme socle de cohésion
Le rejet vigoureux de tout interventionnisme extérieur et l’accent mis sur la lutte anti-terroriste constituent un marqueur fondateur de l’ethos OCS. Cette doctrine traduit une lecture souverainiste de la sécurité internationale, privilégiant la stabilité des États et la conservation des régimes sur les agendas de réforme interne prônés par l’Occident. Cet espace normatif, dans lequel la sécurité prévaut sur les droits universels, traduit la volonté d’ériger un bouclier institutionnel contre les pressions et les sanctions extérieures.
5. L’ONU : entre centralité proclamée et marginalisation de fait
Si la Déclaration de Tianjin salue le rôle central de l’ONU, la multiplication des plateformes alternatives atteste d’un repli relatif du multilatéralisme universel. En conviant António Guterres tout en posant l’OCS comme contre-modèle, le sommet met en scène la tension croissante entre la quête de légitimité symbolique et la volonté d’autonomisation. L’OCS incarne ainsi à la fois un symptôme et un catalyseur de la fragmentation de l’ordre global.
6. La place de l’Afrique : enjeux de souveraineté dans un ordre en reconfiguration
Bien que l’Afrique ne soit pas membre à part entière de l’OCS, sa position et ses perspectives ont largement alimenté les débats sur la souveraineté et la résistance aux ingérences extérieures. Plusieurs interventions ont souligné le potentiel africain, à la fois victime et actrice dans la dynamique du régime change orchestré par des acteurs extérieurs, qualifiés dans certains débats comme les « psychopathes du regime change » – une thématique centrale du chapitre 12 de l’ouvrage The ABC of the United Nations General Assembly; Navigating Global Challenges in a Fragmented World.
L’Afrique, avec son poids démographique et ses ressources stratégiques, est de plus en plus considérée par les membres de l’OCS comme un terrain d’expérimentation pour la construction d’un réel multipolarisme. Cependant, si le discours met en avant la souveraineté, il reste à traduire cette rhétorique en mécanismes concrets permettant au continent de s’affranchir durablement des interventions extérieures et d’affirmer un leadership autonome.
Conclusion
Le sommet de Tianjin acte un basculement décisif dans l’architecture du pouvoir mondial. Le multipolarisme, jadis abstraction, est devenu trame concrète, où économie, sécurité et diplomatie s’entrelacent dans des agencements inédits, porteurs d’opportunités comme de risques. Pour Washington, ces évolutions rappellent les limites d’une doctrine fondée sur l’isolement des rivaux ; pour les autres, l’OCS offre à la fois instruments de développement et laboratoire d’une nouvelle géopolitique de la souveraineté.
Pour l’Afrique, le défi reste de transformer le discours sur la souveraineté en puissance effective et de tirer parti des rivalités mondiales pour consolider sa place sur la carte du nouveau monde.
Reste à voir si cette coexistence féconde saura dépasser la fragmentation pour produire un véritable nouveau consensus mondial.
Pour approfondir :
The ABC of the United Nations General Assembly; Navigating Global Challenges in a Fragmented World (voir chapitre 12 pour l’analyse sur le regime change).












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