JEAN JACQUES ELANGUE : LE JAZZ COMME TRAIT D'UNION : « le jazz représente un patchwork des émotions que je ressens une fois que je suis sur scène, " la Liberté " !
Jean-Jacques Elangue est un saxophoniste de 59 ans, né en France de parents originaires du Cameroun, où sa famille retourne alors qu’il a 6 ans. Il est particulièrement reconnu pour son style de jazz mêlant ses racines africaines à ses influences américaines et classiques. De retour en France à 24 ans, après son enfance au Cameroun, il rentre au Conservatoire de Marseille dont il sort major.
Jean Jacques Elangue vit désormais en France, entre Paris et la Région Nouvelle Aquitaine. Musicien accompli, cador du milieu du jazz parisien et mondial, Jean Jacques Elangue est auteur-compositeur et interprète, multi-instrumentiste et professeur de Conservatoire.
AFREECAN ROAD, est le nouvel album de Jean Jacques Elangue, après Héritages (1998), Missounga (2005), This Is You (avec Tom McClung) (2010/2011), Shades of Ouidah (2018) et In Time (2023).

1/ Matin d’Afrique : « Jean Jacques Elangue, bonjour ! Vous venez de sortir un nouvel album, « AFREECAN ROAD », qui semble être le point culminant de votre carrière : est-ce l’album de l’accomplissement, de la plénitude dans votre expression artistique ? »
Jean Jacques Elangue : « Afreecan Road », titre de mon nouvel album, suscite, certes, des curiosités au sujet de ma carrière. J’ai simplement activé le potentiel créativité qui fait partie de ma démarche depuis toujours …
Je veux dire ici que je mets mon temps de pratique instrumentale et mes qualités de compositeur, voire arrangeur, au même niveau.
En effet, ce nouvel album met en évidence le timbre de ma « VOIX ARTISTIQUE ».
Par ailleurs, le terme « plénitude » est exagéré en soi, car il m’est difficile, voire impossible, d’arriver à mes fins sur le plan de la créativité d’autant plus que le chemin est simplement un labyrinthe. Tu penses, lorsque tu écris un nouveau morceau, avoir atteint le point de ralliement entre la vision populaire et la subtilité intellectuelle, et deux jours plus tard tu as l’impression d’être complètement à côté de la plaque. Il ne te reste plus qu’à recommencer de plus belle : ainsi va la musique !
Le but dans ce nouvel opus a toujours été d’offrir un terrain d’expression certain à tous mes comparses afin de servir la musique, rien que la musique. Par ailleurs l’authenticité ne peut prendre place que lorsqu’on prend le temps nécessaire pour se perfectionner ; plus tu joues, plus ton son gagne en épaisseur… J’espère aller dans cette direction jusqu’à mon dernier souffle… « The more you play, the more you sound better ! »
2/ -Matin d’Afrique : « Chacun de vos albums marque-t-il une étape dans votre expression, votre évolution artistique : quelle est la particularité de cet album et son titre qui semble exprimer tout un concept ? »
-Jean Jacques Elangue : « L’idée de départ, lorsque j’entreprends la réalisation de ce projet, c’est de voir les choses en grand, si possible, en m’appuyant sur des personnes de confiance. Avec le temps, j’ai eu l’opportunité de travailler et de partager beaucoup de belles émotions avec des musiciens exceptionnels (mes frères d’armes qui participent avec brio à l’album Afreecan Road…).
Pour ma part, rendre hommage au continent dit « BERCEAU DE L’HUMANITÉ » me semble plus que d’actualité. L’Afrique, sur le papier, est le continent de l’avenir, certes… Dans le contexte géopolitique que nous vivons, ce merveilleux continent a pour première mission de se libérer de ses chaînes plutôt que d’être toujours à la merci des décisions venant d’autres peuples : " Africa must liberate itself and forge its own road ».
Pour revenir à mes albums et dans l’ordre chronologique,
1/ HERITAGES sort au début du 21ème siècle (Mai 2000). Je suis dos au mur, vu que je viens de terminer mon cursus au Conservatoire National de Région de Marseille, Diplôme d’Etat de professeur de musique en poche depuis 1997. Je prends donc la décision d’enregistrer et de produire mon 1er Album. C’est une auto production dans les règles, je réunis 3 copains : Willie Walsh(Drums) / Gerard Murphy (Alt Sax & Clar) / M. Christian Brasier, « aka » ! #LeroideFrance. Le disque est super et me sert de carte de visite lorsque j’arpente le milieu des clubs de jazz parisiens.
2/ MISSOUNGA (Cristal records- distribué par Abeille musique) marque un tournant décisif lors de mes pérégrinations parisiennes.
Je rencontre ainsi Philippe Combelle (Excellent batteur) sis au Caveau des Oubliettes - Paris 5ème. Ce dernier monte un groupe « Boogaloo Baby » et enregistre l’album Boogaloo Baby dans la foulée, qui connaît un succès fou : Radios , Articles dans les journaux spécialisés , émissions culturelles en tous genres …
J’arrive à convaincre le producteur de ce disque de m’accompagner dans la réalisation de mon futur Album. Quand il a pris connaissance du casting ( Linley Marthe( Bass) / Felix Sabal Leco (Drums) / Nicolas Genest (Tptte) / Mario Canonge (Piano), il m’a donné raison immédiatement .
Missounga en langue Beti-Ekang est le nom qu’on donne aux abats des animaux de boucherie. Ce titre est un Bikutsi, l’un des principaux rythmes « Ekang » dans lequel j’ai baigné pendant mon adolescence.
En réalité, album après album, je fais cohabiter de manière subtile, sans tomber dans le cliché de la « fusion », les codes de la théorie de Jazz avec les musiques (toutes !) qui m’ont bercé dès mon retour au Cameroun.
Cet exercice consistant à jumeler les rythmes traditionnels avec les harmonies (pas uniquement…) Jazz constitue naturellement la base de mon inspiration au fil de mes albums…
Tiens ! il y a un disque majeur avec « Maestro » Tom Mc Clung (pianiste) enregistré en duo en 2009 au studio Meudon ( 92) : THIS IS YOU ( Blang Music ) … largement chroniqué ici et là .
En 2025 (décembre) sortait SHADES OF OUIDAH ; Featuring : Alain Jean-Marie (Piano) / Manu Marchès (Bass) / Simon Goubert (Drums) / (Blang Music- Distribution Absilone). Un disque qui honore la mémoire de « Ouidah », commune côtière du Benin chargée du poids de l’histoire et illustrant ce carrefour tragique de la route des esclaves par où des millions d’Africains ont été déportés en Amérique.
Le fil conducteur de ces Albums consiste à forger ce que j’ai appelé ma « VOIX ARTISTIQUE » ! C’est grâce à cette dernière que j’arrive à communiquer en tout lieu ainsi qu’en toute circonstance avec des musiciens, publics, aficionados sur le plan national, voire international, sans complexe, vu que le jazz n’a finalement pas d’ancrage à mes yeux : il est juste universel.

3/-Matin d’Afrique : « Vous proposez dans AFREECAN ROAD 16 titres dans un nonet (9 musiciens) et vous dédiez cet album à l’un de vos mentors, le contrebassiste et producteur défunt Serge Ngando. Pouvez-vous nous en dire davantage sur votre équipe et l’esprit de cet album ? »
Jean Jacque Elangue : « Je suis entouré de 8 musiciens dans cet album pour la simple raison que le nom du Band est Jean Jacques Elangue N9. C’est un ensemble élargi, qui offre l’opportunité de voir la proximité entre l’écriture et l’improvisation. Dans cette optique, il a fallu que j’intègre un contenu conséquent en termes de couleurs, images, sensations, etc. Il se trouve que dans le Jean Jacques Elangue N9, il y a un noyau de 4 à 5 musiciens avec lesquels j’ai partagé la scène pendant pas mal d’années : Ronald baker (Tptte & Voc) / Abbe Ngayihi (Piano) / Sébastien Richelieu (Bass) / Rodolphe Lauretta ( Alto Sax). J’ai donc fait appel pour l’enregistrement aux talentueux et reconnaissables Adrien Cao ; Sega Seck (Drums) / Hubert Dupont (Bass) / John Knight (Tbne) / Hugo Afettouche ( Fl & Bar Sax) pour élargir le Band. Ledit enregistrement paraît sous le label indépendant « Binaural Production » et est distribué par « Absilone ». Pour les plages « Intro & Outro », en guise d’interludes, comme les titres Beauté & Blue like strayhorn, on entend clairement la voix du regretté « Serge Ngando ».
Je rencontre Serge la première fois dans les faubourgs de la ville d’Ongola (Yaoundé) à l’aube des années « 90 », jouant de la guitare basse avec une facilité plus qu’apparente. Perdu de vue pendant quelque temps, je le retrouve à Paris… Dès lors il s’ensuit une vraie relation d’amitié. Il déménage avec sa famille à Londres et nous restons en contact. La maladie a fini par prendre le dessus et il s’en est allé au moment où je commençais à écrire les premiers arrangements de l’Album. Je me souviens que le titre « Afreecan Road » m’est venu lorsque je suis allé le voir une dernière fois à Londres, et j’ai fini par lui dédier ledit album.
Le « Jean Jacques Elangue N9 » vous plonge à la première écoute dans l’idiome d’un ensemble élargi qui construit son discours à partir des codes polyphoniques, voire polyrythmiques, sans jamais laisser la danse de côté.
C’est mon attachement à la transe qui revient sans cesse comme leitmotiv tout au long d’« AFREECAN ROAD ».
4/-Matin d’Afrique : « Vous vous présentez dans votre biographie comme un musicien autodidacte pourtant vous avez fait le Conservatoire et êtes passé par le vivier du fameux Collège Vogt de Yaoundé et l’école du cabaret des nuits de la capitale camerounaise : pouvez-vous nous parler de votre formation, vos influences et vos mentors ? Comment avez-vous rencontré le jazz ? »
Jean Jacques Elangue : « Il faut dire que je ne suis pas arrivé à la musique par hasard. Mon Papa fut le premier à me faire découvrir le monde des concerts, auditions, récitals de musique classique dès notre arrivée au Cameroun ; ceci, bien avant mon adolescence.
L’obédience protestante à laquelle appartenait Maman ! m’a naturellement plongé dans la musique (chorales interprétant des liturgies tous azimuts…). C’est au Collège « François Xavier Vogt » que se fait le déclic, et j’empoigne ma première clarinette (rires). Tout au long de mon adolescence, je baigne dans une émission radio hebdomadaire (animée par Sir Dieudonné Ambassa, autrement appelé « AMBAZO », surnommé « le pape du jazz ») qui diffuse… du jazz !
Le jour où j’entendis la version de Mister Paganini d’Ella Fitzgerald - LIVE A L’OLYMPIA (mars 1962), je sus tout de suite que je deviendrai musicien professionnel plus tard. Puis en sillonnant les cabarets et Clubs de Yaoundé, je fais la rencontre d’un pionnier : « BALE BOMA » avec qui j’étudie sur le tas …
J’ai donc ainsi été engagé dans le tout premier orchestre-maison du Hilton Hôtel. Je découvre en même temps que des instruments tels que le saxophone peuvent se substituer à des voix… Eh oui, la liste est longue : Louis Armstrong / Fats Navarro/ lester Young / Blue Mitchell /Errol Gardner / Hawk / Bird / John Coltrane/ Miles/ Sidney Bechet, etc !
Arrivé au Conservatoire National de région (CNR) de Marseille, mon champs d’écoute s’élargit et je découvre que le jazz est « LIBERTÉ ». Depuis lors, j’ai entamé un parcours de combattant invétéré, qui a forcément débuté par la case « autodidacte ».

5/ Qu’est-ce que le jazz pour vous, et comment jugez-vous son évolution actuelle : est-ce toujours une musique noire ?
Jean Jacques Elangue : « Je pense qu’il n’y a pas de définition arrêtée aujourd’hui sur le jazz. Bien qu’il reste un Art issu de la rencontre de la musique des Noirs-Américains du Sud avec la culture occidentale, développé dans l’ombre, au début du 20ème siècle, pour ma part, le jazz représente un patchwork des émotions que je ressens une fois que je suis sur scène : « LA LIBERTÉ » !
6/ Peut-on penser que vous êtes désormais sur le chemin de ceux qui commencent à bâtir un héritage ?
Jean Jacques Elangue : « La vie, tel un labyrinthe jonché d’embûches, reste un mystère pour chacun d’entre nous. Nous arrivons au monde seuls, et nous le quittons également seuls. Dans mon cas, je suis incapable de dire ce que sera demain après mon passage sur terre. Ma mission consiste à produire de la musique (plutôt la bonne, d’ailleurs), afin de véhiculer un message d’amour et de partage, en toute humilité sans jamais oublier de respecter ses pairs, valeur indémodable !
7/ Êtes-vous un musicien engagé ?
Jean Jacques Elangue : « Je n’aurais aucunement la prétention de le dire. »
Propos recueillis pour matindafrique.com
Contact : https://jeanjacqueselangue.com/







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